L’Intersaison Terre : Le temps des digestions.
Selon le calendrier chinois, nous sommes dans l’une des quatre périodes annuelles d’intersaison liée à l’élément Terre. La saison précédente décline doucement pour laisser place aux nouvelles énergies de la saison suivante. Cette transition se passe au centre de la Terre, élément stable et propice à la transformation lente. Caractérisée par l’échange et la réceptivité, la Terre permet le passage d’une graine au fruit, du brut à l’exquis. Quelque chose disparaît pour transmuter, la terre nous invite à mourir pour devenir. De nos premiers pas sur terre à la réintégration de notre matière corporelle par sa décomposition sous terre, nous sommes infiniment liés à Elle.
« Meurs et deviens » Johann Wolfgang von Goethe.
Les Organes Associés : Rate et Estomac
Les organes associés à cette période sont la Rate (organe yin) et l’Estomac (entraille yang) et nous pouvons leur adjoindre plus largement le système digestif. À eux deux, ces organes reçoivent, transforment et transportent les aliments en énergie et en sang. Dans nos pays occidentalisés, la nourriture est en abondance : certains produits proviennent du bout du monde, d’autres sont issus d’OGM ou industrialisés, et il devient parfois difficile de reconnaître l’alimentation réellement nourricière. D’ailleurs, on s’interroge de plus en plus sur les effets nocifs de l’alimentation sur notre organisme, mais pouvons-nous aller plus loin en ce qui concerne nos capacités d’assimilation ? Si la nourriture est à la base de l’existence matérielle (Jing), qu’en est-il de notre esprit (Shen) ?
« Les cochons reniflent toujours la terre et mangent de tout, car ils ont la sagesse de tout accepter et la capacité à tout digérer. À l’instar du cochon qui avale n’importe quelle nourriture, nous avalons les pires absurdités ; mais contrairement au cochon, nous ne sommes pas forcément capables de tout « digérer » – de tout accepter. » Nadia Volf, La boussole des émotions
En tant que praticienne de Médecine Traditionnelle Chinoise, la diététique chinoise est une discipline clé pour permettre à notre corps de retrouver tout son potentiel. En cette intersaison, et tout au long de l’année, je ne peux que vous conseiller de prendre soin de votre alimentation selon votre constitution, la saison et vos capacités. Posez-vous dès lors cette question : De quoi est constituée mon assiette ?
Les différents types d’alimentation :
De la même façon que nous ingérons notre alimentation, nous sommes soumis à pléthore d’informations, divertissements, activités et émotions. Plus qu’il n’en faut pour nos capacités à digérer les expériences. Seulement, ces autres assimilations passent également par notre centre, ce couple Rate-Estomac qui s’affaiblit à la longue. Associée à la pensée et à la réflexion, cette période Terre est une invitation à observer notre nourriture physique et, plus finement, intellectuelle, culturelle, spirituelle. La Terre soutient nos capacités à digérer – encaisser – transformer : je vous invite à observer vos nourritures, des plus grossières (assiettes) aux plus subtiles (pensées), pour connaître ce qui vous nourrit et vous constitue.
« Tout est nourriture » disent les Upanishads.
Notre nourriture psychique
Quelles sont vos sources d’informations ? Arnaud Desjardins, dans Regards sages sur un monde fou, posait déjà dans les années 1990 le terrible constat qu’au lieu de « donner une haute opinion de ce qu’est l’homme », nos productions culturelles contribuaient à entretenir des sentiments d’indignation, de jugement et d’exclusion. À ce titre, on observe aujourd’hui que l’information se confond avec le divertissement. Combien de fois scrollez-vous votre téléphone dans une démarche d’ennui, sans savoir si ce qui parvient à vous vous divertit ou vous informe ? L’information, et dans le pire des cas l’horreur de cette dernière, devenant à la fois banale et quotidienne. Nous regardons un réel d’atrocités de la guerre, suivi d’une mise en scène grossière d’un influenceur ou d’une vidéo mignonne de « chatons ».
« On joue sur les émotions primaires du téléspectateur, on l’excite, pour ainsi dire, plutôt que de faire appel à ses facultés de discernement, tout en prétendant le contraire, ce qui est foncièrement malhonnête. Le principe même de l’information consiste à gaver les gens d’images et de « nouvelles ». Qu’est-ce qui reste de ce gavage permanent, qu’est-ce qui est vraiment digéré ? Est-ce que cela nous rend vraiment plus conscients de la réalité actuelle, plus à même d’agir dans un sens qui diminue vraiment la souffrance autour de nous ? Est-ce que cela facilite la qualité des relations ? […] »
Arnaud Desjardins, maître spirituel, poursuit et nous invite à élever notre conscience afin de faire croître nos vertus :
« En quoi ces « informations » les aident-elles à vivre en tant qu’êtres humains ? En quoi les aident-elles à améliorer leurs rapports avec autrui au sens concret du terme ; l’humanité en général, mais chaque personne avec laquelle nous sommes amenés à entrer en contact ? […] Les gens entretiennent des opinions, discutent et se disputent sur tel et tel sujet qu’en fait ils ne connaissent que très superficiellement. En même temps, nous perdons l’habitude des idées vraiment claires et précises, une certaine rigueur nous est de moins en moins naturelle. Seulement, c’est sur la base de ces reportages écrits et lus trop vite qu’on affirme, prend position, on s’excite, on juge et on condamne. L’information telle qu’on la conçoit aujourd’hui est-elle oui ou non bénéfique à l’être humain, ou lui est-elle plutôt néfaste ? Est-ce favorable à la croissance intérieure et à la paix du cœur ou va-t-elle directement à son encontre ? »
Le néologisme « infobésité » témoigne d’ailleurs particulièrement bien de cette surcharge d’informations à laquelle l’individu se livre. Les difficultés à se concentrer, traiter, trier et assimiler sont aujourd’hui les symptômes de cette indigestion. Le surmenage intellectuel étant une des causes de nos faiblesses digestives en médecine traditionnelle chinoise. Vous gavez-vous de séries, films, musiques ou, au contraire, respectez-vous vos capacités d’assimilation ? Et, tout autant important, est-ce que ces apports extérieurs nourrissent votre part d’humanité sans nier celle d’autrui ? Vous sont-elles bénéfiques ?
Enfin, de la même manière que la culture vous nourrit, votre entourage vous influence. Vous pouvez dès lors vous poser la question : Avec qui passez-vous votre temps ? Est-ce que ces échanges sont constructifs ?
Notre nourriture subtile
La rumination, les pensées obsessionnelles, les retours sur le passé et les idées fixes, reliées à l’énergie de la Rate, affaiblissent nos capacités digestives. Le bouddhisme fait souvent mention d’« observer l’esprit pour connaître l’esprit ». De la même manière que l’extérieur vous influence, vous vous nourrissez de vos pensées. Alors, de quoi sont constituées vos pensées ? Vos pensées vous soutiennent-elles, vous guident-elles, vous développent-elles ? La méditation est un très bon exercice pour mettre au repos l’esprit tout en prenant conscience de nos fonctionnements et dysfonctionnements. Vous vous rendrez très vite compte, à l’instar des études en psychologie, que vous souffrez de biais de négativité :
- Vous vous souvenez plus des événements négatifs
- Vous ruminez plus facilement les soucis
- Le cerveau est câblé pour repérer les menaces
Ainsi, prendre conscience de nos pensées afin de changer nos modes habituels de fonctionnement devient un jour ou l’autre une priorité dans nos vies.
Votre production – contribution au Monde
Parce qu’il y a la réception et le don, vous recevez du monde ce que vous produisez. Ainsi, de la même manière que vous vous nourrissez, vous nourrissez également votre extérieur. Alors, quelle nourriture offrez-vous autour de vous ?
Pour aller plus loin, Arnaud Desjardins (toujours lui) nous questionne : « Est-ce que je contribue à la maladie du monde ou à la guérison du monde ? »
Sans opter pour la candeur faussement révolutionnaire de certains outils de développement personnel, commencez par observer vos prises de parole. Et lorsque la parole est parfois impulsive, peut-être pouvez-vous vous inspirer d’une variante moderne et simplifiée des célèbres filtres de Socrate. Dans l’anecdote philosophique, Socrate pose trois questions à quelqu’un qui veut lui rapporter une rumeur :
- Est-ce vrai ? (As-tu vérifié la vérité ?)
- Est-ce bon / gentil ? (Est-ce bienveillant, positif, non blessant ?)
- Est-ce utile ? (Est-ce que ça va m’aider, servir à quelque chose ?)
Ainsi, en cette saison Terre, espace de transition, d’accueil, transformation et de don, je vous invite à vous questionner sur vos choix personnels. Aujourd’hui, où le sacré a tendance à disparaître, s’induire une discipline peut être difficile seulement de la même manière qu’une plante médicinale pousse d’une graine médicinale, une graine toxique donnera une plante toxique.
Je vous invite donc à semer les graines du potager intérieur que vous souhaitez voir apparaître.
Article rédigé par Angélique Pourtaud,
praticienne de médecine chinoise, masseuse
et professeure de yoga à Talmont-Saint-Hilaire (Vendée).
