De la Lumière à l’Ombre : Réflexions sur le Deuil et la Saison Sombre
Certains se réjouissent d’Halloween, d’autres profitent de la Toussaint pour visiter leurs proches disparus.
Certains s’enthousiasment de cette rentrée dans la saison sombre, alors que d’autres, guettant les rayons de soleil, y voient le prélude à de longs mois de désespoir.
Quelle que soit votre sensibilité, cette transition ne laisse personne indifférent. En cette période, le Yin s’intensifie et s’installe sans nul doute. Chaque jour nous invite à accueillir les influences du moment, à en saisir l’essence, dans ce qu’elles ont de plus lumineux comme de plus sombre : le lien entre le visible et l’invisible, entre les vivants et les morts, la continuité du cycle de la vie.
Les traditions autour des défunts :
Depuis toujours, les civilisations ont donné du sens à cette période sombre, où la nature semble mourir pour renaître au printemps.
- En Chine, le premier jour du 10ᵉ mois lunaire (qui correspond cette année au 30 octobre) est célébré sous le nom de Winter Clothes Day (寒衣节, Hányī Jié). Il s’agit d’une fête traditionnelle chinoise qui remonte à l’époque des Royaumes combattants (475–221 av. J.-C.). Elle est liée à la piété filiale et au culte des ancêtres. Les familles brûlent des vêtements en papier symboliques pour leurs ancêtres.
- Dans la culture celte, géographiquement plus proche, Samhain est l’une des quatre grandes fêtes saisonnières que l’on nomme sabbats (soirée du 31 octobre au 1er novembre). Énergétiquement, la frontière entre le monde des vivants et celui des morts s’amincit, devient plus fine et poreuse. C’est la période idéale pour plonger dans son intériorité et y explorer ses zones d’ombre.
- Avec la Toussaint qui arrive, fête chrétienne suivie du Jour des morts, c’est l’occasion de penser et panser le deuil. Qu’il soit symbolique ou incarné, présent ou anticipé, il fait partie intégrante de nos vies.
Dans cet article, je m’en tiendrai au deuil qui fait suite à la perte d’un proche.

Le sens et les émotions du deuil :
Le mot deuil est issu du latin dolus, dolore, qui signifie douleur.
Il n’existe pas de réaction type au décès d’un proche, car chaque deuil est unique, et les émotions comme l’expérience partagée avec le défunt sont personnelles.
Face à la perte, les mots réconfortants sont rarement suffisants. En effet, les émotions sont déroutantes, car diverses, parfois paradoxales ou en conflit. Il est rare de ne ressentir « que » de la tristesse : celle-ci peut se mêler à la colère, à l’amertume et parfois même à une forme de délivrance lorsque la mort s’avère être une libération pour la personne en souffrance ou malade.
Alors, si plusieurs émotions vous prennent, ne cherchez pas à définir celles qui sont appropriées ou non : elles sont toutes justes.
Les multiples dimensions du deuil :
Le deuil d’un être s’accompagne généralement de deuils multiples : celui de la relation, de projets à venir et parfois même de la guérison de l’être aimé. Il entraîne bien souvent avec lui : l’isolement, une perte de repères et un sentiment d’incompréhension.
Les rôles sont bousculés : l’être aimé n’est plus. Cela nous renvoie directement à notre impuissance face à la mort et à notre vulnérabilité face à la vie. Des peurs archaïques peuvent se réveiller, notamment des angoisses existentielles sur le sens de la vie et son impermanence.
« La brutalité et l’arbitraire de la mort peuvent remplir les humains d’une telle amertume qu’ils en viennent à conclure qu’il n’y a ni Dieu, ni miséricorde, ni justice, ni bonté. Pourtant, si l’on se place à un autre point de vue, la mort paraît être un événement joyeux. Sub specie æternitatis, dans la perspective de l’éternité, elle est un mariage, un mysterium conjunctionis, un mystère d’union. L’âme, pourrait-on dire, atteint la moitié qui lui manque, elle parvient à la totalité. Sur les sarcophages grecs, on représentait par des danseuses l’élément joyeux ; sur des tombes étrusques, on le représentait par des banquets. »
— C. G. Jung, Ma vie
Une expérience inhérente à la vie :
L’expérience du deuil varie tout au long de la vie, et il est tout à fait probable que vous abordiez cette étape avec une certaine aisance selon les moments. Lorsqu’on est jeune, le deuil est une découverte, un premier contact avec la mort, particulièrement si le défunt était un proche. En vieillissant, le deuil devient une réalité plus familière, intégrée à notre quotidien. Les personnes que nous avons connues s’effacent, car la mort est une certitude à laquelle nul ne peut échapper. Vivre aves ses morts, c’est aussi avoir la chance vieillir.
Le regard de la Médecine Traditionnelle Chinoise :
La conception de la mort et par conséquent l’expérience du deuil diffèrent d’une culture à l’autre. En Chine, la mort n’est pas dissociée de la vie : au même titre que la naissance, l’adolescence ou la vieillesse, elle fait partie intégrante de l’existence. Elle constitue un retour dans le cycle de la vie. Dans le bouddhisme : elle est un passage avant la réincarnation : une transformation.
Quoi qu’il en soit, le deuil est une épreuve émotionnelle, psychologique et même corporelle intense et douloureuse. Une guérison s’apprête à advenir. La médecine traditionnelle chinoise (MTC) aborde le deuil comme un déséquilibre global du corps et de l’esprit : les émotions, les organes et l’énergie vitale sont étroitement liés.
Le chagrin et la tristesse sont associés au Poumon, tandis que le désespoir ou la dépression affectent le Cœur et le Rein. Le choc émotionnel touche le Cœur. Le Foie peut également être impacté, par l’excès de colère ou par le refoulement des émotions. Si les pensées deviennent obsessionnelles, la Rate est aussi concernée. Ainsi, si un organe présente certaines faiblesses au préalable, une émotion peut être prédominante. Et inversement, si une émotion est trop présente, elle peut affecter l’organe en question.
Diverses pathologies physiques peuvent alors survenir : insomnie, palpitations, crises d’angoisse. Les maux sont divers et là aussi uniques : une personne venue consulter a révélé un larmoiement incessant d’un œil suite au décès d’un proche. Dans ces cas, le soutien de praticiens est une ressource clé pour accompagner le processus de deuil.
Les 5 étapes de deuil selon Elisabeth Kubler –Ross et David Kessler :
Ces étapes ne sont pas linéaires : elles peuvent revenir, s’entrelacer, durer plus ou moins longtemps.
- Le déni : l’esprit refuse la réalité de la perte et met à distance les sentiments que nous sommes incapable d’affronter.
- La colère : incompréhension, sentiment d’abandon, révolte contre le destin, la vie ou Dieu. La colère n’est pas nécessairement logique, ni fondée et sous elle couve la douleur.
- Le marchandage : L’esprit altère les événements passés et bâtit des hypothèses virtuelles. Il constitue ainsi une phase de transition permettant au psychisme de s’adapter à la situation.
- La tristesse profonde : phase d’intériorisation et de confrontation avec la douleur inhérente au processus de deuil. Il est important de la vivre sans la laisser s’installer sur le long terme et nuire à la qualité de vie sur le long terme.
- L’acceptation : reconnaissance progressive de la perte et réouverture à la vie. « Accepter n’est pas voir la situation sous un angle positif. C’est se résigner à la perte et apprendre vivre avec elle. » Elisabeth Kubler- Ross
« Vaincre la mort, vaincre la maladie : grotesque et arrogant ! Dira-t-on de quelqu’un qui a repoussé son déjeuner de deux heures qu’il a vaincu la faim, ou de quelqu’un qui prolonge sa soirée de deux heures qu’il a vaincu le sommeil ? »
— Christiane Singer, Derniers fragments d’un grand voyage
L’enseignement du deuil
Comme la nature après l’hiver, l’être humain renaît, transformé par ce qu’il a perdu. Aussi dur et révoltant que cela puisse paraître, le deuil nous construit. Notre vision du monde est bousculée, et souvent nous en ressortons avec des leçons de vie et d’existence à partager.
Les intempéries façonnent notre paysage. Prendre conscience que la douleur est là et qu’elle ne pourra pas disparaître est un fait. Essayer de trouver la posture juste pour accepter cet état de fait est important pour intégrer cette nouvelle réalité.
De l’obscurité des sentiments liés au deuil (Yin), nous renaissons différemment (Yang).
On apprend à vivre avec une nouvelle réalité : la reliance a muté.
« Vous avez aimé, vous avez perdu, mais vous avez survécu. Vous êtes transformé, vous avez grandi. »
— Elisabeth Kübler-Ross
Penser l’après
Cette expérience peut être une opportunité pour appréhender l’« après » et s’ouvrir à une dimension qui transcende la matérialité de notre existence humaine. Elle nous invite à élargir notre conception du cycle de la vie, à investir une nouvelle qualité de présence qui dépasse le visible. Perçu comme un renouvellement vers autre chose, certains parleront d’Immortalité.
Quelques conseils pour traverser cette épreuve :
· Soutenez votre corps, qui lui aussi vit une épreuve : la marche, le repos et une alimentation saine sont conseillés.
· Réalisez des exercices de retour au corps : le Qi Gong ou le Yoga, pour ouvrir la cage thoracique et donc le cœur, sont notamment bénéfiques.
· La prière, les pratiques méditatives ou les exercices de respiration peuvent vous aider à retrouver une stabilité émotionnelle.
· Les rituels peuvent aider à transformer la douleur : allumer une bougie, déposer des fleurs sur un autel ou sur le lieu de sépulture, écouter une musique liée au défunt, écrire une lettre ou un journal de deuil.
· Ne vous ajoutez pas de difficultés : ressentez, pleurez. Toutes les émotions sont justes ; il n’y en a pas de plus acceptables que d’autres. Si la colère vous assaille, criez si vous en éprouvez le besoin.
· L’approche symbolique (peinture, sculpture) permet d’exprimer l’inexprimable. Si des projets n’ont pas abouti et que des regrets vous submergent, extériorisez-les : par l’écriture, le dessin, le chant ou tout autre moyen d’expression.
· Libérez votre parole : à haute voix, faites le récit de l’événement traumatisant. Cela permet d’aligner le ressenti intérieur avec la verbalisation extérieure.
· Échangez avec des personnes qui ont vécu la même épreuve, lisez des témoignages.
· Votre expérience avec le défunt est unique : ne laissez pas la découverte de certains aspects de sa vie ternir l’image que vous avez de lui.
· Laissez-vous le temps : la précipitation en matière de deuil est une violence que vous vous faites.
· Si vous côtoyez une personne en deuil, offrez-lui un espace sécurisant et du temps. Apportez-lui une écoute sans chercher à remédier à sa douleur.
Article rédigé par Angélique Pourtaud,
praticienne de médecine chinoise, masseuse
et professeure de yoga aux Sables d’Olonne
Réflexions nourries par :
- La formation de psychologie taoïste menée par Sarah Blanc, Centre toaoïste Ming Shan : Au seuil de la maladie et du souffle.
- Christiane Singer, Derniers fragments d’un long voyage.
- Elisabeth Kübler-Ross et David Kessler, Sur le chagrin et le deuil.
